Le double discours péquiste
Le Parti Québécois a encore une fois perdu une belle occasion de démontrer du leadership et de l’innovation dans le secteur des technologies de l’information. En adoptant aujourd’hui, via un décret parlementaire, la mise à niveau et le renouvellement de licences propriétaires sur l’ensemble des postes de travail dans la fonction publique québécoise, le gouvernement démontre un flagrant manque de vision politique et d’audace. La Presse canadienne rapporte :
Le gouvernement du Québec annoncera mardi la création d’un «centre d’expertise» en logiciel libre, mais s’apprête tout de même à adopter un nouveau décret qui lui permettra d’accorder sans appel d’offres à Microsoft le contrat de mise à niveau des centaines de milliers d’ordinateurs de l’État.
Québec invoquera encore une fois l’«urgence», puisque le soutien technique du système d’exploitation Windows XP et de la suite bureautique Office 2003 prendra fin le 8 avril 2014.
Or, en mars 2012, alors dans les banquettes de l’opposition officielle à l’Assemblée nationale, le PQ avait une position assez différente face aux Libéraux :
Le renouvellement de 738 000 ordinateurs personnels dans l’administration publique québécoise est l’occasion rêvée pour le gouvernement de «réduire sa dépendance à Microsoft» et de réaliser d’énormes économies grâce au logiciel libre, estime l’opposition péquiste à l’Assemblée nationale.
Maintenant, le PQ y va de très timides pas vers l’avant :
Dans l’espoir de mieux faire passer la pilule, le président du Conseil du Trésor, Stéphane Bédard, s’engagera à mettre sur pied un « centre d’expertise » regroupant une vingtaine de personnes afin de sensibiliser les hauts fonctionnaires aux avantages du logiciel libre, a appris La Presse Canadienne. Le ministre annoncera également des « projets pilotes » où l’on favorisera le logiciel libre.
La fonction publique est une entité conservatrice dans son fonctionnement; rien n’indique qu’un tel centre d’expertise – minime dans sa forme et ses pouvoirs – pourrait être autre chose qu’un simple comité qui se contentera d’écrire un rapport au bout de quelques années, rapport qui sera invariablement tabletté et relegué aux oubliettes lors d’un inévitable changement de gouvernement à Québec.
Pourquoi le logiciel libre?
L’« open source » permet une configuration, un développement et un déploiement des applications qui s’appuie sur une communauté de programmeurs à l’international. Le code source des logiciels est disponible pour tous. La collaboration est totale et le meilleur modèle de programmation remporte la palme par défaut car celui-ci passe invariablement en revue par les gens impliqués dans le développement applicatif. Les logiciels sont variés, de bonne qualité et ceux-ci disposent d’une base importante de techniciens de support ayant passée l’épreuve du temps. Le code est plus sécuritaire et le temps de déploiement des mise à niveau est réduit considérablement puisque la base de codeurs disponibles est importante. Le tout est légitimé via des formations et des certifications reconnues.
Dans le modèle propriétaire – modèle utilisé par Microsoft qui garde son code fermé et qui vend ses applications à fort coût, en plus de charger pour des licences d’utilisation – l’acheteur devient esclave du monopole que la compagnie exerce sur ses produits. Souvent, seule une petite équipe est affectée à la programme et à la mise à niveau d’un logiciel, ce qui augmente sensiblement le temps de déploiement des « patches » qui, en contre-coup, augmente les risques de sécurité associés à l’utilisation des logiciels propriétaires en question. Conceptuellement, ce modèle désavantage considérablement les clients et les utilisateurs puisque l’utilisation légale – et souvent l’utilisation tout-court – d’un tel programme est entièrement dépendante de la durée de la licence de celui-ci. L’implication personnelle est non-seulement découragée mais devient alors impossible.
Un problème d’envergure dans la direction prise par le Parti Québécois (qui est en fait une décision inscrite dans une logique initiée par le Parti Libéral du Québec) est bien sûr celle des coûts faramineux associés à l’utilisation d’un code fermé. Voici la répartition des coûts d’un tel changement dans la continuité :
En comptant environ 2000 $ pour chacun des quelque 700 000 postes de travail de l’État, il pourrait en coûter au bas mot 1,4 milliard de dollars à Québec pour passer à Windows 7 et à Office 2010. Selon un document du gouvernement obtenu l’an dernier par le quotidien La Presse, 10 % de la somme ira au matériel, 19 % à Microsoft pour les licences et 71 % au soutien technique et à la formation.
Le renouvellement des licences propriétaires est en fait un chèque envoyé directement à Redmond pour la modique somme de 266 millions de dollars! Dans une ère d’austérité économique, il s’agit d’une économie significative… l’état a-t-il le luxe de l’ignorer?
Au delà de la logique comptable : une vision émancipatrice de la société

Le logiciel libre, l' "open source"
Les logiciels jouent un rôle crucial dans l’accès à l’information et dans le savoir publique. L’ « open source » est le fer de lance dans le mouvement des gouvernements ouverts, dans la transparence de la res publica ainsi que du développement technologique non-restrictif. L’approche communautaire que représente les logiciels ouverts favorise la compétition saine, la non-discrimination des standards informatique ainsi qu’une approche pédagogique et populaire vers la démocratisation des outils en technologie de l’information. De plus, les coûts engendrés par les licences propriétaires représentent un tel montant que s’ils venaient à être abolis par un virage vers le logiciel libre, les économies ainsi réalisées pourraient être réinvesties plus intelligemment : une très grosse partie de l’instauration de la gratuité scolaire de la maternelle jusqu’à l’université, par exemple, serait ainsi défrayée. Ce n’est pas rien!
Face à une méfiance généralisée de la population vis-à-vis l’appareil étatique, une ouverture (pour ne pas faire de jeu de mot douteux) face à l’« open source » deviendrait alors un moyen et un outil pour l’état de redorer son blason de légitimité en plus d’ouvrir la porte vers une société plus ouverte, disposant d’outils solides et d’une communauté dédiée et talentueuse pour détacher le Québec de sa dépendance face à des multinationales étrangères.
Encore faut-il un certain courage politique pour prendre ce virage.
Jean-Philippe Décarie-Mathieu
Informaticien et fier développeur, administrateur, utilisateur et promoteur de l’« open source » depuis plus de 15 ans.